Soyons francs : lorsqu’on ne va pas bien, on aimerait parfois avoir une carte.
Une carte simple.
Vous êtes ici. Voici la prochaine étape. Encore trois phases et tout ira mieux.
Sur Internet, on parle souvent des « cinq phases de la dépression ». L’expression est rassurante parce qu’elle donne l’impression que la dépression suit un chemin prévisible.
Mais la réalité est un peu moins bien organisée.
La dépression ne respecte pas toujours un ordre précis. Elle ne prend pas de rendez-vous. Elle ne nous envoie pas non plus une notification pour nous avertir qu’on vient officiellement de passer à la phase suivante.
Une personne peut continuer à travailler, rire avec ses collègues et répondre « ça va » tout en utilisant presque toute son énergie pour traverser la journée.
Une autre peut ressentir une tristesse très visible.
Une autre encore ne se sentira pas nécessairement triste. Elle se sentira surtout vide, épuisée ou complètement déconnectée.
Alors, les cinq phases de la dépression existent-elles réellement?
Pas comme un parcours médical universel.
Il est toutefois possible d’observer certains repères qui nous aident à mieux comprendre ce qu’une personne peut traverser.
Pas pour poser un diagnostic.
Pour mettre des mots sur ce qui, parfois, n’en a plus.
La dépression n’est pas simplement une grande tristesse
On imagine souvent la dépression comme une personne qui pleure constamment et qui n’arrive plus à sortir de son lit.
Ça peut arriver.
Mais ce n’est pas toujours ce qu’on voit.
La dépression peut aussi ressembler à ceci :
- relire quatre fois le même courriel;
- ne plus avoir envie de voir des gens qu’on aime;
- se sentir fatigué après une nuit complète;
- remettre à plus tard des tâches très simples;
- ne plus ressentir de plaisir;
- avoir l’impression d’être devenu un poids pour les autres;
- continuer à fonctionner, mais en mode automatique.
Les signes de dépression peuvent toucher l’humeur, le sommeil, l’appétit, la concentration, l’énergie, l’estime de soi et la capacité à accomplir les activités habituelles.
Et non, ce n’est pas un manque de volonté.
On ne se sort pas davantage d’une dépression en « se secouant » qu’on ne répare une cheville fracturée en marchant plus fort dessus.
Repère 1 : on tient… mais de plus en plus difficilement
Au début, il ne se passe pas toujours quelque chose de spectaculaire.
On dort un peu moins bien.
On devient plus irritable.
On a plus de difficulté à décrocher.
Les responsabilités professionnelles et personnelles continuent de s’accumuler, mais les moments de récupération, eux, disparaissent tranquillement.
Alors, on compense.
On travaille plus tard. On annule une activité. On boit un café de plus. On se promet que ça ira mieux après cette semaine particulièrement chargée.
Puis la semaine suivante devient elle aussi particulièrement chargée.
Ce que la personne pense parfois sans le dire, c’est :
« Je fonctionne encore, mais tout me demande beaucoup plus d’énergie qu’avant. »
À ce moment, un proche peut simplement nommer ce qu’il observe :
« Je te sens épuisé depuis quelque temps. Comment vas-tu vraiment? »
Pas besoin de mener une enquête.
Il faut surtout ouvrir une porte.
Repère 2 : les choses perdent tranquillement leur couleur
Une activité qu’on aimait devient une obligation.
Un souper entre amis semble demander une préparation olympique.
Même choisir ce qu’on mangera peut paraître compliqué.
La personne ne ressent pas toujours une immense tristesse. Elle peut surtout avoir l’impression de ne plus rien ressentir.
Elle sait qu’une activité devrait lui faire plaisir.
Mais le plaisir n’arrive pas.
Au travail, elle peut avoir de la difficulté à commencer une tâche, à organiser ses priorités ou à prendre une décision. À la maison, préparer un repas, répondre à un message ou prendre une douche peut demander un effort considérable.
De l’extérieur, cela peut ressembler à de la paresse.
De l’intérieur, c’est souvent de l’épuisement.
Dire « Tu devrais sortir davantage » n’est pas nécessairement utile.
Proposer une courte marche, apporter un repas ou aider la personne à prendre un rendez-vous est beaucoup plus concret.
L’objectif n’est pas de tout régler mardi soir.
C’est de rendre le prochain pas un peu moins lourd.
Repère 3 : on commence à s’éloigner des autres
Quand on se sent mal, on ne veut pas toujours en parler.
Parfois, on ne sait même pas comment l’expliquer.
Alors, on répond moins aux messages. On annule des sorties. On dit qu’on est occupé. On évite les questions.
Ce retrait peut être mal interprété.
Les proches peuvent penser :
« Il ne veut plus nous voir. »
La personne pense peut-être plutôt :
« Je n’ai pas l’énergie de faire semblant que tout va bien. »
Ou encore :
« Je ne veux pas devenir un poids. »
Dans ces moments, une offre précise est souvent plus facile à accepter qu’un vague « Appelle-moi si tu as besoin ».
« Je peux t’accompagner à ton rendez-vous. »
« Je vais t’apporter quelque chose à manger. »
« Tu n’as pas besoin de parler. Je peux simplement rester avec toi. »
Rester présent sans forcer la confidence peut faire une réelle différence.
Repère 4 : continuer comme avant devient impossible
Le point de rupture n’est pas toujours une crise spectaculaire.
Il peut s’agir de ne plus réussir à se lever.
De pleurer devant un courriel banal.
De faire une erreur inhabituelle au travail.
De ressentir un profond désespoir.
Ou simplement de réaliser qu’on n’arrive plus à faire semblant.
À ce moment, la priorité n’est pas la productivité.
Ce n’est pas non plus de trouver immédiatement une solution parfaite.
La priorité, c’est la sécurité et l’accès à l’aide.
Lorsqu’une personne dit qu’elle ne voit plus d’issue, qu’elle voudrait disparaître ou que les autres seraient mieux sans elle, il faut prendre ses paroles au sérieux.
Poser directement une question sur les idées suicidaires ne plante pas l’idée dans la tête d’une personne. Cela peut plutôt lui permettre de dire enfin ce qu’elle vit.
Le rôle d’un proche n’est pas de devenir thérapeute.
Il est d’écouter, de rester présent et d’aider la personne à joindre les bonnes ressources.
Repère 5 : demander de l’aide et se reconstruire
On aimerait parfois que le rétablissement ressemble à un interrupteur.
Un rendez-vous. Une bonne nuit. Une décision. Et hop, la lumière revient.
Mais le rétablissement ressemble davantage à un gradateur.
La lumière revient parfois tranquillement.
Il peut commencer par un appel, une consultation, une première limite mise au travail ou le simple fait d’admettre :
« Je ne vais pas bien. »
Selon la situation, l’aide peut prendre différentes formes : suivi médical, psychothérapie, médicaments, autosoins accompagnés, soutien communautaire ou combinaison de plusieurs moyens.
Une bonne journée ne signifie pas que tout est réglé.
Une mauvaise journée n’efface pas non plus les progrès réalisés.
Le but n’est pas de revenir le plus rapidement possible à la version de soi qui arrivait à tout supporter.
C’est parfois d’apprendre à reconnaître plus tôt ses limites, ses besoins et ses signes précurseurs.
Et au travail, qu’est-ce qui se passe?
La dépression ne reste pas gentiment à la porte du bureau pendant les heures de travail.
Elle peut affecter la concentration, la mémoire, l’endurance, la prise de décision et la tolérance au stress.
Une personne peut avoir besoin de s’absenter.
Une autre peut avoir besoin d’un horaire temporairement adapté, de pauses, d’attentes plus claires, d’une diminution de certaines exigences ou d’un retour progressif.
Il n’existe pas une mesure parfaite pour tout le monde.
Au Québec, la dépression peut être considérée comme un handicap au sens de la Charte des droits et libertés de la personne. Cela peut déclencher une obligation d’accommodement de la part de l’employeur, jusqu’à la limite de la contrainte excessive.
Concrètement, cela signifie qu’on doit chercher une solution adaptée à la situation réelle de la personne.
Pas lui demander de raconter tous les détails de sa vie médicale devant la machine à café.
Pas présumer non plus qu’elle ne pourra plus jamais accomplir son travail.
L’accommodement est une démarche de collaboration. La personne doit fournir les informations nécessaires à l’analyse de ses limitations et participer à la recherche de solutions. L’employeur doit, de son côté, analyser sérieusement les mesures possibles.
Le retour au travail ne devrait pas être un test visant à vérifier si la personne est immédiatement redevenue aussi performante qu’avant.
Il devrait être une réintégration préparée, suivie et ajustable.
Les droits applicables peuvent varier selon l’emploi, la convention collective et la nature de l’absence. Il est donc préférable de consulter son syndicat, un professionnel du droit ou l’organisme compétent pour obtenir un avis adapté.
Quand devrait-on demander de l’aide?
Il n’est pas nécessaire d’attendre de ne plus être capable de fonctionner.
Lorsque les changements persistent, s’intensifient ou commencent à affecter le sommeil, les relations, les études, le travail ou les responsabilités quotidiennes, il est pertinent de consulter.
La première porte peut être un médecin, un psychologue, un psychothérapeute, un travailleur social, un programme d’aide, un organisme communautaire ou Info-Social 811.
Et si prendre rendez-vous paraît déjà trop difficile, demande à quelqu’un de rester avec toi pendant l’appel ou de t’accompagner.
Parfois, demander de l’aide demande justement des capacités que la dépression nous enlève : de l’énergie, de l’espoir, de la concentration et de la confiance.
C’est pourquoi le premier pas peut être très petit.
Dire la vérité à une personne.
Répondre à un message.
Composer un numéro.
Accepter de ne pas traverser ça seul.
Et si on cessait de chercher la « bonne phase »?
Voici peut-être la partie la plus importante.
Tu n’as pas besoin de savoir exactement dans quelle phase tu te trouves pour mériter de l’aide.
Tu n’as pas besoin non plus d’attendre d’aller encore plus mal pour que ta souffrance soit considérée comme légitime.
Les cinq repères peuvent nous aider à comprendre certaines expériences.
Mais ils ne définissent pas ton parcours.
La vraie question devient donc moins :
« À quelle phase de la dépression suis-je rendu? »
Et davantage :
« Qu’est-ce qui a changé chez moi, et de quel soutien ai-je besoin maintenant? »
Parce qu’une dépression ne se traverse pas en suivant parfaitement cinq étapes.
Elle se traverse un jour à la fois, parfois une heure à la fois, avec du soutien adapté et sans avoir à faire semblant que tout va bien.
Et peut-être que le premier mouvement vers le mieux-être commence justement là : non pas lorsqu’on comprend tout ce qui nous arrive, mais lorsqu’on accepte que ce qu’on vit mérite d’être entendu.
Marc Larouche.
